Coup de griffe

Ce jour-là, comme tous les jours, à quatre heures précises, j’étais sorti pour faire ma promenade habituelle...
Elle était là. En bordure du sentier de forêt qui serpente juste derrière le mur de leur maison, pas très loin de la «cabane à Roland ». Spitz l’avait aperçue avant moi et s’était élancé au devant d’elle en remuant la queue. Elle se pencha pour caresser le chien qui lui faisait fête. Mais moi, surpris de la trouver parmi les orties sur le côté du sentier, je cherchais désespérément quelque chose de pas trop insipide à lui dire.
- On dirait qu’il vous aime bien !
- Il doit sentir dans ma poche l’os que j’ai pris pour lui !
Ma surprise se transformait en trouble, aussi je ne notai même pas ce que sa réponse avait de curieux. En temps normal, j’aurais trouvé bizarre qu’elle gâte mon chien alors que nous ne nous connaissions à peine.

En effet, la première fois que je l’avais rencontrée, il y avait trois mois de cela, nous avions juste échangé quelques banalités :
- Je suis votre nouvelle voisine. C’est nous qui avons repris la maison des Duval, celle qui est en bordure de forêt.
- Ah, bon ! Bienvenue dans notre résidence.
J’aurais voulu ajouter quelque chose de plus personnel, mais elle s’était déjà éloignée de son pas rapide. Cela m’avait laissé le loisir de réfléchir à ce qu’il y avait de curieux dans le fait que les habitants de cette petite résidence de la région parisienne, se désignaient tous comme «voisin » et «voisine ».
Le soir de cette première et brève rencontre, en me couchant, j’avais repensé à elle. Elle n’était pas banale notre nouvelle voisine. Comment s’appelait-elle déjà ? Elle s’était bien présentée, mais tout occupé à admirer sa plastique, je n’avais pas vraiment enregistré son nom. Le plus fort, c’est que Françoise qui d’habitude retient tout l’avait oublié aussi. Cette nuit-là, en essayant de m’endormir je repensais à elle. Cantona ? Catala ? Oui, c’était un nom dans ce genre là, un nom corse, on aurait dit. Ca-ta-la ! Ca résonne comme un chant de cigales. Ca sent bon le maquis, l’eucalyptus, l’arbousier, la figue de barbarie. Pour une plante du Midi, s’en était une et une belle !
J’étais déjà dans un demi-sommeil, quand une image s’était imposée à mes neurones : celle d’une créature hybride, mi-femme mi-chatte qui me griffait le cœur qu’elle m’avait mis à nu. La souffrance m’arracha un gémissement.
- Que dis-tu ? m’avait demandé Françoise. Mais j’avais déjà sombré en imaginant que les bras de Morphée avaient l’aspect de ceux de la voisine.

C’est vrai que là devant moi, elle avait de beaux bras, mis en valeur par un bronzage impeccable. Mais ceux-ci constituaient le moindre de ses charmes. Elle était dans le juin de sa vie, à cette saison précise où le corps des femmes resplendit de la promesse des fruits. Je m’en voulais terriblement d’être gêné devant elle. J’avais pourtant très largement passé l’âge de l’adolescence rougissante.
- Vous allez vous piquer, là en short dans les orties.
- J’ai jeté des mauvaises herbes par-dessus le mur du jardin. Mais ma griffe était restée dans le tas et elle doit se trouver par ici.
Elle avait dit cela sans me regarder : les yeux fixés au sol, elle semblait très absorbée par sa recherche. Pendant ce temps, Spitz menait autour d’elle sa danse de la séduction.

Séduction ! Pourquoi ne pas l’avouer ? J’avais été séduit dès que je l’avais croisée pour la première fois. Maintenant que j’y réfléchis, je suis sûr que le mystère qui l’entourait entrait pour une bonne part dans cette attirance. Même Françoise qui a son petit côté concierge, n’avait pas réussi à apprendre grand’ chose sur elle. Madame Imbert lui avait quand même dit qu’elle pensait que son mari pouvait être dans la Police. Oui, la Police. Peut-être même la Police des Moeurs. Vous voyez le genre ?… Pourquoi pas, il en faut bien ! D’après Madame Dubreuil, il se pourrait même qu’il soit Commissaire Principal. Mais bref, ragots, suppositions, toujours est-il que trois mois après son arrivée dans la résidence, je n’étais guerre plus avancé quant à la personnalité et aux mœurs de la nouvelle arrivante. C’était d’autant plus étrange que d’habitude tout se sait très vite dans notre petit monde clos d’une vingtaine de maisons.

- Vous voulez bien m’aider à la retrouver, ma griffe ?
Cette fois-ci, elle m’avait regardé bien en face. J’avais essayé de ne pas montrer mon embarras face au Rimmel de son regard, car elle habillait ses yeux, même pour jardiner. Malgré tous mes efforts, mon trouble avait encore augmenté d’un degré, si bien que je n’avais pas trouvé étrange qu’elle me fasse cette demande. Demander à un presque étranger de piétiner des orties hautes d’un bon mètre, tout ça dans le mince espoir de retrouver un engin de jardinage à trois francs six sous !

Et des sous, elle ne semblait pas en manquer. Le couple avait l’air à l’aise. Son mari, nous l’avions juste rencontré une seule fois. C’était à l’assemblée générale de la copropriété. Il m’avait paru du genre costaud et pas commode. Celui qu’on ne tient pas à rencontrer le soir en forêt. Très brun, lui aussi, il devait friser le mètre quatre vingt dix. J’avais vu Françoise et lui échanger quelques propos sur le temps très pluvieux qui favorisait la prolifération des mauvaises herbes.

- Elle n’est pas par-là, j’ai déjà regardé.
J’étais entré dans son jeu et dans les orties. Tout à mon trouble, je ne goûtais pas le piquant de cette situation. En effet, son short qui découvrait des jambes superbes l’empêchait de s’aventurer trop avant parmi les plantes urticantes. Spitz, lui, n’avait eu besoin d’aucun encouragement et folâtrait allègrement parmi les orties. Mais au juste, qu’attendait-elle vraiment de moi la voisine ? Tout en piétinant le sol, je la regardais de temps en temps à la dérobée. Mon sang s’était mis à circuler à toute vitesse dans mes veines. Sans trop m’en apercevoir, je m’étais rapproché d’elle. Mais brutalement s’était formé dans mon cerveau échauffé la silhouette d’une sorte de géant brun, en imperméable et chapeau mou. Repoussé par cette vision, je m’éloignai de quelques pas, comme un quelconque lépidoptère hésite en voletant autour de la flamme de la bougie.

Il y avait juste deux jours que Madame Imbert avait dit à Françoise que le Commissaire Catala avait grièvement blessé un proxénète : légitime défense. En me racontant ça, ma femme avait paru frissonner. Cette nuit-là, repensant à son mari, je n’avais osé inviter madame Catala dans aucun de mes rêves.

Il ne me restait que quelques mètres carrés d’orties à explorer. Que je le veuille ou non, j’étais maintenant obligé de me rapprocher d’elle, qui n’avait pas bougé. Je la regardais : elle avait un curieux sourire aux coins de ses lèvres carminées. Lèvres qui parlent ou lèvres qui invitent ? J’avais de plus en plus de mal à me contrôler. Elle se pencha juste un instant et le décolleté de son T-shirt se fit encore plus généreux. Mon Dieu !… Je n’y tenais plus. Nos bras se sont rencontrés. Nos mains se sont frôlées. Nos bouches se sont retrouvées à distance de nez. Elle me prit fermement la main et m’entraîna sans hésiter vers la «cabane à Roland », sorte de hutte qu’avaient construite les gamins du village. A quelque distance de ce refuge, elle sortit l’os de sa poche et le lança devant la cabane. A ma grande surprise, plutôt que de prendre l’os, Spitz se rua dans l’abri. On entendit des cris, des jurons. Un homme sortit en courant poursuivi par notre Dogue Allemand, rendu soudain fou furieux.
- Voyez me dit madame Catala, en désignant d’un air triomphant l’homme qui s’enfuyait, voyez et constatez.
Ce que j’ai constaté, c’est qu’après quelques instants, une femme est sortie de la hutte : ma femme. Toute penaude ! C’était elle que le chien avait crû protéger d’une agression du Commissaire Principal, Police des Mœurs.

C’est comme cela que je me suis retrouvé comme témoin à charge, au divorce des époux Cantona…
Tous les jours, à quatre heures précises, j’emprunte ce sentier de forêt. Tous les jours, quand je passe derrière son ancienne maison, je repense que les femmes corses, quand il s’agit de leur honneur, elles ne plaisantent pas : elles lâchent les chiens, même les chiens des autres.
Et tous les jours, je jette un coup d’œil sur le carré d’orties. La blessure de mes piétinements s’est finalement cicatrisée. Je jette un œil par habitude car je suis sûr de ne jamais la retrouver, la griffe de la voisine.