Rencontre

Alors que le soleil avait déjà été à moitié avalé par l’horizon, le vent du nord se leva brusquement, faisant cliqueter l’une contre l’autre les pièces métalliques de la cuirasse. Un frisson parcouru l’épine dorsale du chevalier à la triste figure. En écho au tintement de son armure, un claquement de dents fit se retourner Don Quichotte.
- N’aie pas peur Sancho, tant que tu es avec moi, tu ne risques rien.
Sancho se tassa un peu plus sur son âne, essayant de ramener sur lui ses pauvres hardes que l’Aquilon faisait flotter autour de sa corpulence.
- Ce n’est pas la peur, mais le froid, maître. Depuis que nous avons quitté la Manche, vous m’avez promis une pelisse pour me protéger du vent mauvais qui souffle en ces régions. Mon âne aussi, espagnol jusqu’au bout des sabots, est transi.
- Aussi vrai que je suis à Dulcinée, tu l’auras ta pelisse. Le chevalier à la bourse plate scrutait l’horizon qui s’enténébrait. Dès que nous aurons délivré la princesse, son père le roi nous récompensera.
Le soleil avait maintenant sombré et ses derniers feux livraient un combat désespéré contre les nués galopantes du Septentrion. Le vent redoubla. Son sifflement gagnait en force jusqu’à se transformer en un long hurlement.
- Nous sommes arrivés au pays des loups. Ce sont les serviteurs du Dragon. Ils suivent la princesse pas à pas pour empêcher toute tentative d’évasion. Ils lui interdisent de sortir de la grotte.
En entendant ces hululements, l’âne de Sancho s’arrêta, inquiet, les naseaux grand ouverts sur le vent du Nord. Ce n’est que lorsqu’il vit la lance du chevalier prête à s’abattre entre ses deux oreilles qu’il consentit à reprendre, prudemment, sa progression.
- Un manteau en peau de loups, voilà qui me tiendrait chaud.
Sancho essayait de sourire, mais il ne pouvait pas s’empêcher de jeter autour de lui des regards inquiets. Comme un encrier renversé, les sombres nués accouraient pour prêter main forte au crépuscule et verser leur noirceur sur les braises des derniers rayons qui rougeoyaient encore en direction du Ponant.
- Là, il est là devant nous ! Le vois-tu Sancho ?
- Qui ? Quoi ? Maître, j’ai peur. Les dents de Sancho jouaient des castagnettes.
- Mais le Dragon, homme de peu de foi ! Je sens qu’il va cracher des flammes sur nous.
A ce moment précis, une langue de feu zébra le crépuscule. Rossinante se cabra de terreur, projetant à terre le chevalier errant, dans un grand bruit de ferraille. Sancho n’évita la chute qu’en s’accrochant aux oreilles de sa malheureuse monture qui s’enfuit à bride abattue.
- Dragon, prends garde ! Je suis le très noble et très vaillant chevalier Don Quichotte de la Manche. Je viens te terrasser.
En disant ces paroles, notre héros ramassa son casque qui avait roulé sur le chemin. Tout endolori par la chute, il réussit à rattraper Rossinante et à se hisser sur son destrier. Un grand coup de fouet claqua dans le ciel. Un autre éclair révéla une structure massive dans la nuit.
- Tu as beau rugir, Dragon, Don Quichotte ne connaît pas la peur. Je vois la montagne et la grotte. A l’attaque Sancho ! Délivrons la princesse !!!
Sur ces paroles, il éperonna Rossinante qu’il lança aussi vite qu’elle pouvait galoper. Dans un grand fracas la lance de notre preux se rompit sur la porte du château alors que sa tête venait heurter le granite des murs.
- Morbleu ! Qui va là ? Quel est ce vilain dont l’absurde attaque s’ajoute à celle des éléments déchaînés ?
Notre héros, encore tout étourdi regarda vers le ciel. La voix tombait des remparts.
- J’ai tué le Dragon et je viens délivrer la princesse. Habites-tu cette grotte ? Etais-tu prisonnier du Monstre ? demanda Don Quichotte se relevant à grand bruit.
- Le Monstre ? Quel Monstre ? Veux-tu parler de celui qui a assassiné l’auteur de mes jours ? Entre, qui que tu sois. Je suis Hamlet, prince de Danemark et ceci est Elseneur, ma demeure seigneuriale.
En boitant bas, Don Quichotte et Rossinante franchirent la porte du château, suivis par le fidèle serviteur et son âne. Hamlet vint à leur rencontre, sa figure ronde posée sur un pourpoint de velours vert, rehaussé de fils d’or. A la vue de l’étrange équipage, il ne put s’empêcher de sourire.
- Où est donc la princesse, demanda Don Quichotte et quel est cet étrange objet que tu tiens entre tes mains ?
- Si tu veux parler de mon Ophélie, elle est partie en promenade sur la lande et elle a dû se faire surprendre par l’orage. Mais je suis sûr que les elfes des marais la guideront sur le chemin du retour. Quand à cet « objet », comme tu dis, c’est un crâne humain, que j’ai toujours avec moi.
- Et pourquoi cette étrange habitude, ô seigneur d’Elseneur ?
- Memento mori ! C’est pour me rappeler que, tout prince de Danemark que je suis, moi aussi, je suis mortel.
- Ah, oui, Dulcinée m’avait parlé d’un noble du Nord qui vivait avec un crâne et qui se posait constamment d’étranges questions.
- « To be, or not… » commença Hamlet en fixant les orbites vides du crâne.
- « To be or not to be, that is the problem. » récita Don Quichotte avec un fort accent espagnol mais une lueur de fierté dans les yeux.
- « That is the question ! », rectifia le prince.
- Oui, oui, laissez moi réfléchir. « Wether it’s nobler in the mind… »
- « To suffer the slings and arrows… » l’interrompit Hamlet.
- « Of an outrageous fortune… » continua Don Quichotte, comme illuminé.
- « Or to take arms… » reprit Hamlet.
- « Against a sea of troubles… » coupa le chevalier.
A ces mots, cinq coups sonnèrent à l’horloge du donjon.
- Vous avez entendu dit le prince : tea time, venez goûter mes scones. Ils sont princiers, les meilleurs du Danemark.
- « To be… or not to be ! » murmura pensivement Sancho en tirant son âne par le licol.