Retour à Montcastel

Le long chemin serpentait parmi les collines. Rien ne bougeait. Il n'y avait pas un souffle de vent. Toute la nature semblait frappée de léthargie sous le soleil à son zénith. Toutefois, sa vue acérée lui permit de distinguer le très léger mouvement de quelques feuilles dans un bosquet de bouleaux. Mousquet cligna des yeux pour essayer d'apercevoir si quelque passereau en serait la cause. Vers le Septentrion, derrière les collines il distingua, tremblant dans cette brume de chaleur, la lointaine silhouette d'un château. Mais, pour le moment, ce n'était pas celui-ci qui se trouvait au centre de ses préoccupations. Il regarda de nouveau vers le sol. Hélas pour lui, aucune bête volante ou rampante n'entrait dans son champ de vision. Toutes étaient sans doute à couvert pour se protéger de cette chaleur incendiaire. Il avait faim, mais ne voyant nul remède à son mal, d'un coup d'aile il fondit vers la terre.

* * *

Geoffroy de Montcastel tendit sa main gantée pour que l'oiseau pût s'y poser. Il n'avait pas quitté des yeux le vol de son faucon et fut chagriné de le voir revenir bredouille. Lui aussi ressentait la faim. Même si son corps s'était endurci pendant cette pérégrination de trois saisons, il n'était pas encore complètement détaché des contingences terrestres. Mais n'allait-il pas retrouver d'ici peu sa bonne table, connue dans toute la province et très appréciée des seigneurs du voisinage qu'il invitait libéralement ? Le plus clair de son temps, il le passait soit à manger, soit à chasser avec Mousquet, son faucon favori. Questionné à propos du nom de son oiseau, Messire Geoffroy répondait que c'était parce qu'il était rapide comme la balle de cette nouvelle arme et qu'il ne manquait jamais sa proie. Ce faisant le Baron se présentait comme un pont entre deux mondes : celui de la tradition chevaleresque voué à une prompte disparition et celui des techniques modernes qui commençait de prospérer sur les dépouilles de l'ordre ancien.

C'était un seigneur heureux que le Baron de Montcastel. Il était grand et bien fait de sa personne. A table, certaines Dames lui jetaient même des regards gourmands. C'était un homme dans la force de l'âge et quand les paysans le voyaient chevaucher avec sa meute et son faucon, à la poursuite du gibier, ils mettaient respectueusement chapeau bas... La Providence s'était penchée sur lui dès le berceau, car il se trouvait être le seul petit mâle ayant survécu à l'épidémie de peste qui avait décimé la famille. Son père, devenu héritier des biens de la branche cadette, avait donc pu agrandir ses domaines. Après le décès de celui-ci, Geoffroy s'était trouvé à vingt deux années puissant seigneur de Montcastel, maître du château et des riches terres alentour. Des centaines d'arpents de vignes lui assuraient des revenus plus que confortables car le vin de Montcastel était accueilli sur les plus nobles tables du royaume.


Heureux, il l'était également de par sa descendance bien assurée, que son épouse la belle Bertrande-au-teint-de-rose lui avait donnée. Deux héritiers mâles et trois damoiselles la composaient. Ils avaient tous été présentés au Comte Thibault qui avait exprimé force louanges à propos de leur belle prestance. Son aîné allait bientôt faire un parfait chevalier. Quant à sa fille Aude, elle était promise à un neveu de Thibault.
C'est pourquoi personne n'avait compris qu'un seigneur comblé par tant de grâces voulût prendre le long chemin de Saint Jacques de Compostelle. Etait-ce pour demander d'autres faveurs ? Pour expier des péchés ? Personne ne le savait. Eût-il voulu partir à cheval et en bon équipage, comme son rang le lui permettait et comme l'en priait Bertrande ! Non point ! Il s'était obstiné à vouloir partir, vendanges faites, à pieds, le bourdon (1) à la main, accompagné d'un seul valet, le Rougeaud.

Mais quand l'évêque était venu en la chapelle du château pour bénir sa route, quelle n'avait pas été la surprise du prélat de voir que le faucon faisait partie du voyage ! L'ecclésiastique voulut en dissuader Geoffroy, mais celui-ci lui répondit qu'il cheminerait à pied pour l'expiation de ses fautes, mais ne pouvait pas envisager de se séparer de son animal favori pendant aussi longtemps, entre vendanges et moissons. Jamais il ne s'était senti aussi convaincant : les arguments lui venaient comme étourneaux sur blés mûrs. D'abord, dit-il à ce religieux, le blason des Montcastel n'est-il pas composé d'un donjon survolé par un faucon de gueules (2) sur champ d'argent ? Secondement, poursuivit-il tout échauffé, ce noble volatile n'a-t-il pas pour nom "faucon pèlerin" ? Dans ce cas, n'est-il pas naturel d'emmener un oiseau pèlerin quand on s'en va pérégriner ? Qui, plus que ce précieux oiseau, a dans les cieux meilleure vision que l'homme sur la boue du chemin ? Il pourra nous servir de guide... A la fin, les digues de sa résistance cédant devant le flot des arguments de Messire Geoffroy, l'évêque avait pris son goupillon et d'un large geste avait béni tout à la fois le Baron, le Rougeaud et Mousquet.

C'est en cet équipage qu'il se retrouva sur la route de Saint Jacques, cheminant vers Compostelle, vers le "champ de l'étoile" (3). C'était le lendemain de la fête de Tous les Saints.

* * *

Plus le chemin qui restait à parcourir pour retrouver son château diminuait, plus la fatigue de Messire Geoffroy augmentait. Il s'en étonnait lui-même, lui qui avait cheminé très gaillardement de Montcastel à Compostelle ainsi que de ce lieu sacré jusques aux Pyrénées. Même son pèlerin d'oiseau finissait par lui peser, qu'il fût posé sur sa main gantée ou perché sur son épaule.

(1) Bâton du pèlerin
(2) Rouge
(3) Compostelle vient de "campo stella"

Tout en cheminant, le sire de Montcastel réfléchissait. Ne s'était-il pas senti en la cathédrale de Saint Jacques, le jour de Pâques, comme libéré du poids de ses péchés ? Il se souvenait très bien de cette sensation physique. Pendant cette journée, il lui avait même semblé que son enveloppe charnelle, à l'égal de son âme, s'était dématérialisée. Cette sensation de légèreté, il l'avait ressentie jusqu'à la frontière du Royaume de France. D'où venait cette pénible évolution ? Provenait-elle de ses jambes après toutes ces lieues sur les chemins pierreux, malaisés ? Ou bien était-ce sa tête qui refusait de leur donner les ordres de la marche ?

Villes et villages continuaient de défiler mais certes plus lentement. Le plateau aride du Leon espagnol avait fait place à la formidable barrière montagneuse, qui elle-même se faisait chaque jour plus petite derrière eux. Le Pays Basque avait disparu au profit du Béarn qui s'était effacé en faveur de la Gascogne. De là, à travers Guyenne, Limousin et Berry, ils avaient progressé vers le Septentrion.

De plus en plus souvent, la nuit, les rêves de Geoffroy le ramenaient à Montcastel. Il se voyait faucon et, bercé par le vent, il survolait ses vignes puis son château. Il se posait sur le rebord de la fenêtre de la chambre de Bertrande. Une nuit, il y pénétra. Dans la pénombre, il distingua ... Et se réveilla en sursaut.
Le lendemain matin, tout en cheminant, Geoffroy pensa à Bertrande et à son rêve étrange. Il revit la scène de son départ et comme elle regardait le Comte Thibault qui lui jetait des regards furtifs. Etait-ce possible ? Serait-il le seul à n'avoir rien vu jusque là ? Cela expliquerait le peu d'insistance à le retenir de la part de sa Dame. ? Aie !! Plongé dans ses pensées, le Baron n'avait pas vu ce maudit caillou. Et si cela était, par Dieu que faire ? Le soleil était réapparu après la courte averse. Car Thibault était son suzerain...

Quelques nuits passèrent sans que l'esprit de Messire Geoffroy fût troublé. Ils étaient entrés dans une nature familière : c'était un pays de vignes. Le faucon battit joyeusement des ailes et s'en alla survoler ce paysage connu. Mais une phrase du Rougeaud assombrit de nouveau le cœur de Geoffroy.
- Maître, avez-vous remarqué ces étranges taches sur vos vignes de la Colline Noire ?
Le Baron voua en pensée son valet aux feux de l'enfer. Mais il lui dit seulement :
- Tais-toi, maraud et laisse-moi prier !
Bien sûr qu'il avait remarqué l'apparition de ce mal étrange. A une dizaine de lieues de Montcastel, le marquis de L., son ami, avait même été dans l'obligation de vendre une partie de ses terres au comte Thibault, la dernière vendange ayant été très mauvaise. Seigneur protégez-nous des usuriers !


Chaque jour de marche les rapprochait de leur but. Une semaine plus tard, ils arrivèrent au village natal du Rougeaud. Il fallut faire halte et supporter les compliments de toute la famille. Pendant ces effusions, Messire Geoffroy remarqua une jeune nièce de son valet. Elle était fort accorte. Sous le regard du Baron, la jeune fille se mit à rougir. D'un seul coup, une vision s'imposa à celui-ci. Il se revit devant Margot, la fille d'un de ses métayers. Bertrande lui ayant, plusieurs jours de rang refusé l'accès de sa chambre, il avait fait sa conquête. Mais peu avant son départ, en baissant ses jolis yeux, Margot lui avait annoncé qu'elle était grosse de lui. Seigneur !!!! Qu'était-il advenu depuis ? Et si tout le château était maintenant au courant? Geoffroy risquait de payer cher ces fugaces plaisirs entre deux parties de chasse. Il allait falloir bien la doter et organiser des épousailles. Comment ? Et avec qui ?

* * *

Assailli par ces pensées et par la chaleur, Messire Geoffroy cheminait lentement...
Montcastel n'était plus maintenant qu'à quelques lieues. Bientôt les collines laisseraient entrevoir sa silhouette massive. Bientôt les blés céderaient la place aux vignes. Bientôt le Baron distinguerait dans la brume de chaleur une délégation chevauchant vers lui... Pas un bruit. Le sire de Montcastel demeurait pensif. Après un long moment, il fixa son faucon. Puis fit un léger mouvement de sa main gantée. Comme s'il n'attendait que ce signal, l'oiseau déploya ses ailes. En moins de temps qu'il n'en faut pour dire "Ite missa est", (4) Mousquet avait pris de l'altitude et tournoyait comme pour chercher un repère.
- Nous y serons pour la Toussaint, dit Geoffroy en le suivant des yeux.
- Pardon, maître ?, demanda le valet qui marchait d'un pas d'automate dans cette touffeur, soutenu qu'il était par la joie de retrouver bientôt femme et enfants.
- Je disais que, si Dieu le veut, nous y serons dans quelques mois reprit Messire Geoffroy.
- Mais où cela, maître ? répliqua le valet qui ne comprenait toujours rien, Montcastel n'est plus qu'à quelques heures de marche ...
Ils étaient arrivés à une croisée de chemins. Geoffroy leva la tête et constata que son oiseau avait déjà pris dans l'azur la route du midi. A cette vue son visage s'illumina comme celui des séraphins que l'on peut admirer dans les églises de la Ville.
- A Rome, dit-il à Rome ! Pour l'expiation de nos péchés.
Comme s'il avait compris ces paroles, le faucon émit une sorte de cri de joie.
- Sainte Vierge, protégez-nous !, murmura le Rougeaud dans un souffle.

(4) "Allez, la messe est dite"