Confirmation

Un ronflement sonore l’avait réveillé. L’aube, qui entrait par effraction dans la chambre, lui permit de considérer la masse étendue à ses côtés. Paule (prononcez Pôôôl – eee) dormait profondément. L’esprit de Lucien en profita pour vagabonder, ce qu’il avait rarement l’autorisation de faire quand son épouse était éveillée. Il se dit que cette « femme de race » étendue à ses côtés s ‘appelait en réalité Ginette, Ginette Vernichon, épouse Lenormand. Quand il l’avait connue, elle était vendeuse chez un charcutier. Une étincelle d’objectivité l’éclaira : oui, ce jour-là, veille de Noël, il aurait mieux fait d’acheter son boudin blanc ailleurs. Comme il s’ennuyait, il prit son journal posé sur la table de nuit. Maintenant, sans allumer la lampe de chevet, il pouvait même lire les petits caractères de la date : 23 avril 1937. Il essaya de lire l’article sur Léon Blum, mais ses pensées s’en retournèrent folâtrer autour des événements récents.

Comme ils n’avaient pas pu avoir d’enfant, incapacité que Paule mettait toute entière sur le compte de Lucien, elle avait décidé d’adopter un chiot. Un jour qu’à Paris, elle promenait son désir de maternité devant les boutiques d’animaux du quai de la Megisserie, elle tomba en arrêt devant un chien du même nom. Elle était sûre que, dans sa cage, ce petit chien gris lui souriait, à elle seulement et à personne d’autre parmi les meutes de clients qui se pressaient tous les jours devant le magasin… C’est ainsi que Perle (Perle du val d’Argent, s’il vous plaît !), Braque de Weimar de trois mois s’était trouvée installée royalement chez les Lenormand.

En repensant au retour triomphal de Paule à la maison, Lucien se dit qu’il aimait bien les chiens, tout le genre canis lupus familiaris, mais que n’importe quel bâtard en bonne santé aurait fait son affaire. Alors ce chien-là ou un autre ! Et puis Paule rayonnait tellement de joie quand, exhibant son noble quadrupède en forêt, les gens lui faisaient de nombreux compliments sur l’animal : sur la couleur de sa robe, sur sa ligne, sur ses beaux yeux jaunes etc. Naturellement, Lucien n’avait aucun droit sur le royal canidé, surtout pas celui de lui donner un bout de pain, « ce qui aurait détruit son régime scientifiquement élaboré. » En revanche, il jouissait d’une entière liberté en ce qui concernait le ramassage des nobles déjections canines dans le jardin. Il avait également la permission de promener Perle-du-val-d’Argent quand elle avait ses chaleurs et qu’il fallait repousser, parfois à coups de bâton, les nombreux prétendants (hélas tous roturiers) attirés par ses charmes.

C’était pendant ces sorties en forêt que Paule avait rencontré Thétis. Thétis qui promenait, au bout de sa laisse Henry. Henry de H. Etait-ce le fait que la chienne fasse aussi partie de la « race élue », était-ce la prestance de Henry ? Etait-ce la particule ? Etait-ce sa magnifique Hispano-Suiza qui étincelait de tous ses chromes ? Toujours est-il que maître, maîtresse et chiennes avaient tout de suite sympathisé. Paule avait même proposé à Henry de passer chez elle boire un café, que Lucien leur avait servi. Même lui était tombé sous le charme de Henry qui s’était montré intarissable sur ses chasses en Sologne avec Thétis.

C’est ainsi que Paule Lenormand (née Vernichon) entra en contact avec la famille de H. Elle était particulièrement intéressée, non seulement par leur connaissance du monde canin, mais aussi par leurs expériences de spiritisme et le fait qu’ils prétendaient communiquer avec leurs aïeux au moyen de messages codés. Comme Henry était assez pris par sa profession, c’est le plus souvent en compagnie de son épouse Ghislaine et de Thétis que Paule promenait Perle. Elle rapporta à Lucien que Ghislaine était une femme qui gagnait à être connue car très intéressante, d’une grande culture et particulièrement au fait de tout ce qui touchait les origines de la race des Weimar qu’elle faisait même remonter au douzième siècle. Ghislaine lui avait conseillé d’acheter le livre du Dr. Fox, « véritable référence en la matière ».

De son côté, Paule avait proposé de garder Thétis quand les de H. furent invités à la grande soirée des de V.. Lucien ne voyait pas ces gardes d’un trop mauvais œil, car qu’on s’occupe d’un chien ou de deux, la charge de travail n’était pas très différente. Il devait simplement passer plus souvent le balai. De plus, cela lui donnait l’occasion de saluer la belle Ghislaine lorsqu’elle venait reprendre possession de Thétis. Car si Lucien trouvait que Paule ne semblait pas insensible au charme viril de Henry, il se disait que la séduction plus discrète de Ghislaine de H. commençait à opérer sur lui. Mais il n’y avait pas que les maîtres qui semblaient avoir des attirances. Lucien avait trouvé que les jeux de Perle et Thétis prenaient un tour… Un tour, comment dire ?… Bref, il ne s’attendait pas à ce genre d’attitudes entre deux chiens du même sexe. Mais comme il craignait de se faire encore rabrouer, il n’en avait soufflé mot à Paule.

Les de H. voulant avoir des chiots de Thétis, Paule avait saisi l’idée au bond et décidé que Perle lui donnerait des petits à l’occasion de ses prochaines chaleurs. Mais, c’est alors qu’elle avait découvert la nécessité de la confirmation. Lucien aussi était tombé des nues : il avait cru qu’il suffisait à un chien d’avoir des parents à pedigree pour être autorisé à produire des chiots de race. Que nenni ! Ghislaine leur avait expliqué que contrairement aux petits de H. qui étaient « de » par le simple fait de leur naissance et n’avaient pas eu besoin d’un quelconque examen pour confirmer leurs quartiers de noblesse, pour les canidés, la question était plus compliquée. En effet, il s’agissait d’empêcher les sujets non conformes aux standards de la race de se reproduire. L’examen d’un juge officiel était donc sensé trier le bon grain de l’ivraie et sélectionner les futurs reproducteurs.

C’est pourquoi, Paule, Lucien et Perle avaient prévu de faire le pèlerinage jusqu’à la bonne ville du Havre de Grâce. Ghislaine étant bien convaincue qu’il valait mieux s’adresser à Dieu qu’à ses Saints, avait obtenue d’être reçue en audience privée par rien moins que le Président de la LDBWPC (Ligue de Défense des Braques de Weimar à Poils Courts), qui était aussi juge officiel de la race. Tout en réfléchissant à ces événements récents, Lucien posa le journal qu’il n’avait pas lu et jeta un coup d’œil au réveil. Celui-ci lui confirma l’urgence de secouer la ronfleuse, s’ils voulaient être à l’heure à leur rendez-vous.

Paule était profondément choquée. Sans plus de cérémonie, les gros doigts avaient fermement ouvert la gueule du noble canidé pour vérifier la conformité de la dentition. Puis, le juge manipulant la bête en tout sens pour déceler d’éventuelles malformations osseuses, s’était permis de demander à Madame Lenormand d’aller et venir devant lui, en tenant Perle en laisse. Paule se prêta à l’exercice de fort mauvaise grâce, défilant avec la moue dégoûtée des mannequins sur leur passerelle. Lucien, sachant que sa femme l’observait à l’abri de ses faux cils, essayait de s’intéresser de son mieux à ces exercices, tout en pensant à la vie simple et rustique des bâtards de son village natal. Un sourire reparu cependant sur les lèvres carminées de son épouse en apprenant que sa chienne était indemne de dysplasie, maladie des hanches assez fréquente et rédhibitoire. Le visage de Paule s’ensoleilla tout à fait lorsqu’elle entendit que le juge accordait la mention « excellente » à la candidate quadrupède.

Au retour de leur voyage, Paule savoura sa victoire en annonçant la bonne nouvelle aux de H., d’autant plus que ceux-ci n’avaient pas encore trouvé le temps de faire confirmer leur Thétis. Elle se lança dans une recherche frénétique pour élire un prétendant, mais aucun ne trouvait grâce à ses yeux. Lucien avait le sentiment qu’elle fréquentait encore plus qu’avant leurs nobles amis. Il en conçut une amertume certaine. Amertume qui se transforma, au fil des jours, en soupçons. Etait-ce qu’il aimait encore Paule, était-ce le fait qu’il envisageait le rôle de cocu sans aucun plaisir ? Toujours est-il qu’il se mit à épier les faits et geste de sa femme. Il voulait la preuve. La confirmation de ses relations avec Henry. D’ailleurs celui-ci ne s’était-il pas mis à multiplier les attentions à l’égard de Lucien ? Et sa façon de lui parler ? Elle ne lui semblait plus aussi naturelle qu’auparavant.

A force d’observer, fureter, flairer partout, Lucien finit par découvrir un bout de papier dans une poche d’un des tailleurs de Paule. Le texte était tapé à la machine, sans doute une Underwood : vfrty juiol arsuehp kldfrq etc. Lucien qui avait fait son service dans les transmissions de la Marine (sur le cuirassé Jean-Bart), se rappelait encore un peu ses notions de cryptographie. Pendant plus d’un an, il avait chiffré et déchiffré des messages. Il allait enfin savoir. Mais il eut beau malaxer et même soumettre à la torture le texte sibyllin, celui-ci refusait de parler. Après plusieurs jours d’efforts infructueux, il en conclut que pour établir la preuve définitive, il lui manquait une pièce indispensable : le texte que devaient posséder Paule et Henry et qui leur permettait de coder leurs messages adultères. Pendant ce temps, chacune des visites de Henry le mettait de plus en plus mal à l’aise. Un jour, il avait failli lui parler « d’homme à homme », mais au dernier moment Lucien, comme un chien de chasse hésitant devant un gibier trop gros pour lui, avait renvoyé cette explication à plus tard.

Une nuit pendant laquelle il avait été encore réveillé par les ronflements de Madame, il quitta le lit devenu si peu conjugal, pour lire. Il prit un livre au hasard dans la bibliothèque, puis s’installa sur le canapé. Il jeta un œil sur la couverture : c’était le livre du Dr. Fox sur le braque de Weimar. En manipulant le volume, celui-ci s’ouvrit de lui-même à la page cinq. Lucien lut : « La race du braque de Weimar est très ancienne. Pour certains, ses origines remonteraient même aux chiens gris de Saint Louis. A l’appui de cette thèse … ». En examinant de plus près ce début de chapitre, Lucien s’aperçut qu’il y avait, tracée très légèrement au crayon, une petite croix devant la première phrase. Il se redressa d’un bond et, sans faire de bruit, courut chercher le message codé.

Il devait s’agir d’une simple translation dans l’alphabet à partir de cette fameuse phrase. Mais était-ce l’émotion ou le fait que la pratique de Lucien était déjà lointaine, le temps passait en essais infructueux. Ses mains devenaient moites et une goutte de sueur tomba de son front sur le message, comme une larme sur ses illusions perdues. Il était presque sept heures ; Paule allait bientôt se réveiller. A cette pensée, son cœur se mit à battre plus fort, comme s’il avait bu trop de café. Soudain, eurêka ! Sa respiration se bloqua. Il venait de décrypter les premiers mots :
Je t’aime ma Paule
Lucien, se força à avaler un grand volume d’air. Il s’en bloqua les poumons :
Je t’aime ma Paule, tu me manques beaucoup.
Maintenant, il la tenait sa preuve :
Je t’aime ma Paule, tu me manques beaucoup. Pourquoi ne pas te libérer quelques jours ?
L’adultère de Paule avec Henry était enfin confirmé. Ce qu’il recherchait et redoutait à la fois se révélait signe après signe.
Je t’aime ma Paule, tu me manques beaucoup. Pourquoi ne pas te libérer quelques jours ?
Rejoins-moi vite
Chaque lettre traduite levait un peu plus le voile mais coûtait à Lucien un très gros effort de concentration. Une autre grosse larme de sueur avait atterri sur le papier :
Je t’aime ma Paule, tu me manques beaucoup. Pourquoi ne pas te libérer quelques jours ?
Rejoins-moi vite à l’endroit habituel.
Il ne lui restait plus que quelques signes à décoder. La signature sans doute. Lucien respirait avec difficulté. Sa vue commençait à se brouiller. C’était comme si toute l’énergie qui lui restait s’était concentrée dans son cerveau pour qu’il puisse, malgré tout, terminer sa tâche :
Je t’aime ma Paule, tu me manques beaucoup. Pourquoi ne pas te libérer quelques jours ?
Rejoins-moi vite à l’endroit habituel.
Ta Ghislaine.

Le cri que ne put retenir Lucien réveilla Perle qui se mit à hurler à la mort.