Attente

La nouvelle tant attendue, nouvelle qui pouvait faire ou défaire la fortune de tant de personnes, cette nouvelle d’une telle importance n’aurait jamais dû passer par l’escalier. Et pourtant …

Le jeune domestique en livrée venait d’être engagé. Dans sa ferme, il n’y avait pas d’escalier. Il n’avait donc pas encore la hauteur des marches de l’escalier d’honneur bien dans les jambes. C’est pourquoi il attaquait chacune avec précaution, levant le pied plus qu’il n’aurait été nécessaire et veillant à l’équilibre du petit plateau d’argent simplement posé sur sa main droite, ouverte. Arrivé dans la bibliothèque, il présenta la missive à l’homme qui parlait d’une voix assurée.

C’était un beau jour de juin, en plein solstice d’été. Il faisait une chaleur de saison. La grande fenêtre étant ouverte, on entendait les pigeons. Roucoulaient-ils leurs amours ou s’exprimaient-ils à propos de l’orage qu’ils sentaient approcher ?… A la vue des gants blancs qui lui présentaient la lettre, Nathan posa sa pipe et se saisit du pli avec vivacité. Mais, pris d’un doute, il le garda quelques secondes entre les mains, comme si ce bref moment d’attente pouvait suffire à conjurer le mauvais sort.
- Messieurs, l’heure est grave, dit-il en attaquant le cachet. Il y va de la survie de notre démocratie.
- Et de nos affaires, mon oncle !
Plongé dans sa lecture, Nathan ne releva pas l’impertinence. D’ailleurs le moment n’était pas à la plaisanterie et dans la bibliothèque, on ne distinguait à travers la fumée que des visages tendus. Monsieur Samuelson avait même revêtu sa redingote noire, couleur du deuil que l’on sentait planer dans l’air.
Nathan prit son temps, ainsi que le font les gens assez puissants pour ne pas céder à la pression des événements et de la société. Il savourait ce moment où chacun dans cette assemblée aurait donné cher pour qu’il s’exprime.
- Ce n’est pas la grande nouvelle que j’attendais. Pas encore. Il s’agit d’un courrier spécial de notre Directeur de Bruxelles. Il m’informe que la ba… que le dénouement est imminent.
Nathan s’était aperçu qu’il avait censuré le mot. Encore une tentative pour influencer le destin, sans doute. Tous les moyens étaient bons en ce moment où le sort du monde était en équilibre sur la pointe des baïonnettes, en ce moment où l’on sentait le spectre de la ruine rôder dans les salles de la grande demeure.

- As de trèfle ! dit Nathan en abattant son atout et en ramassant le pli. J’ai rempli mon contrat.
- Ce n’est pas juste, dit le neveu, ces messieurs vous laissent gagner.
Après le dîner qui avait été aussi gai qu’une banqueroute, Nathan avait déclaré vouloir rester en petit comité. Dans la bibliothèque – fumoir – salle de jeu n’étaient restés que son neveu (et successeur pressenti), Jacob Samuelson son fondé de pouvoir et son beau-père Daniel, le patriarche de la famille.
Interrompant un instant cette pesante partie de whist, Jacob alla fermer la fenêtre, car un vent d’orage se levait. Instinctivement, il regarda les pigeons posés sur le toit du pigeonnier. Un des couples s’envola - vers la gauche - les anciens Romains y auraient vu un mauvais présage, se dit-il.
Le neveu distribua les cartes du pli suivant. La partie s’allongeait en même temps que les ombres de la pièce, dans un morne ennui. Mais Nathan tenait à ce que le jeu se poursuive. Peut-être les cartes lui donneraient-elles des indications sur le résultat de la confrontation qui était en cours. Tout à ses sombres pensées, il regarda le jeu qu’il avait en main.
- Valet de pique, dit-il en se débarrassant de ce messager néfaste qui semblait le dévisager d’un air narquois.
- Il ressemble à notre Directeur de Bruxelles ! observa le neveu.
- Ce n’est pas le moment de plaisanter, intima le patriarche d’une voix qu’il aurait voulu forte, notre destin se joue en ce moment.
Aussi lourd qu’un boulet de canon le silence retomba. Le silence qui précède les batailles. Il fallait la jeune oreille du neveu pour saisir le faible murmure provenant de la pièce voisine. Dans le petit salon, ces dames priaient.
Nathan tira de son gilet sa montre-gousset, d’un goût plutôt « nouveau riche ». A l’heure actuelle, tout devrait déjà être joué, pensa-t-il. Dieu que je voudrais savoir ! Il jeta un regard circulaire autour de lui. Un des murs était exempt de livres. On y avait accroché un tableau : il représentait « la Fortune aux yeux bandés ». Un frisson lui parcourut le dos. Il fit de grands efforts pour se replonger dans la partie de whist.
Comme s’il avait deviné les pensées de son oncle, le neveu demanda :
- Et si c’était « lui » le vainqueur ?
- Veux-tu bien ne pas proférer une chose pareille ! Le patriarche semblait horrifié.
- Tu peux prier Dieu pour que cela n’arrive pas, dit Nathan. Car, tu le sais, beaucoup de nos clients ne pourraient nous rembourser et ce serait sans doute notre faillite.
C’est à ce moment-là qu’un éclair illumina la pièce, soulignant ainsi cette funèbre hypothèse. Puis la canonnade du tonnerre se répercuta dans toutes les salles de la résidence.
- Le fracas de la bataille ne nous arrive que maintenant, dit le neveu.
- Tais-toi ! Le visage du patriarche était maintenant aussi rouge que les vestes des soldats de sa Majesté.
Gêné par la tournure des événements, Jacob se leva pour aller dans l’escalier, où un valet était en faction.
- Pas de nouvelles, dit-il en revenant se rasseoir, l’air encore plus abattu.
- La peur a fait chuter très fortement la bourse, dit le neveu.
- Je vois que tu es bien informé, commenta Nathan d’un air ironique.
- C’est vrai ! Tout bon banquier doit l’être, mon oncle. Je sais même que, il y a trois mois, alors qu’elles étaient encore sur des sommets, vous avez fait vendre quelques milliers d’actions de la Compagnie des Indes.
- Exact ! C’était avant que l’Usurpateur ne revienne, en menaçant la paix de l’ Europe.
- Et la prospérité de notre famille…
La lumière des quelques bougies était trop faible pour qu’on se rende compte de la soudaine crispation des mains de Nathan sur ses cartes.
Le temps est un liquide. Il est comme l’eau. Comme l’eau il ne remonte jamais son cours : tantôt il ruisselle, tantôt il semble stagner, cependant les chandelles aussi coulaient et la paresseuse descente des gouttes de cire était une preuve que, malgré tout, le fleuve de la nuit qui serpentait interminablement finirait par se jeter dans l’océan du jour suivant ; oui, la lente diminution de la hauteur des bougies démontrait que la Terre continuait de tourner, que le grand événement qui devait déjà avoir eu lieu quelque part sur le continent, serait bientôt connu du monde entier. Pour certains, en être rapidement informés, connaître la nouvelle avant tout le monde, était capital.

Le jeune domestique avait pris son service matinal, au pied du grand escalier. Lui aussi attendait. Gagné par l’inquiétude générale, il attendait les ordres. La grande porte avait été ouverte pour laisser entrer l’air frais du matin. Toute la résidence de Gunnersbury Park était encore silencieuse. C’est ce silence qui lui permit d’entendre le battement des ailes, avant de voir quoi que ce soit. Avant de voir arriver le pigeon voyageur. Celui-ci semblait si épuisé qu’il en perdait le sens de l’orientation. Il tomba presque sur la troisième marche. Normalement, il aurait dû se poser auprès de ses semblables du pigeonnier où veillait avec l’anxiété que l’on peut imaginer le responsable des pigeons. Nathan, colombophile averti, avait d’ailleurs institué un petit cérémonial. A l’arrivée de chaque porteur de message, il se rendait au pigeonnier, réconfortait l’oiseau courageux, enlevait lui-même le petit tube de la patte et lisait sur place le message envoyé par un des membres de son réseau d’informateurs. Aujourd’hui, le cérémonial ne serait pas respecté, mais personne ne devrait s’en soucier, étant donné l’urgence de la situation. C’était donc la première fois qu’un tel volatile se permettait d’emprunter l’escalier d’honneur, autrement que rôti, entouré de petits pois et trônant sur un plat d’argent. Le jeune homme, bien que tremblant d’émotion, n’eut pas de mal à se saisir de l’oiseau, pour le nicher dans ses mains gantées. Conscient de l’importance extrême de son rôle et au comble de l’excitation, il gravit les marches sans plus faire attention à leur hauteur et faillit trébucher sur la dernière. Il en oublia même de frapper à la porte de la bibliothèque.

En parcourant le message, le visage de Nathan s’illumina tout à coup. On aurait dit qu’il venait de boire d’un trait toute une bouteille de Porto. Sa voix claironnait, trompetait, tambourinait victoire.
- Jacob, partez immédiatement. Donnez l’ordre à notre agent de change d’acheter toutes les actions qu’il pourra, avant que la nouvelle ne soit connue. Nous venons de battre Napoléon en Belgique. A Waterloo dit-il, s’essuyant le front avec son mouchoir de dentelle.

C’est ainsi que, grâce à un pigeon qui était passé par l’escalier, la fortune de Nathan Mayer Rothschild, chef de la branche anglaise de la famille, atteignit des sommets alors que l’ex-Empereur des Français descendait aux abysses de l’exil. C’était un jour de juin 1815. L’orage passé, le beau temps était revenu.

- Dieu que cette attente aura été longue, dit le neveu en baillant.