The message

« Qu’est-ce qu’il peut bien avoir ce sacré ordinateur ? By Jove, nous sommes en 2015 et ce genre de blocage n’est plus acceptable. Est-ce que je serais victime d’ un de ces nouveaux virus ? Il paraît qu’ils viennent d’en inventer qui sont redoutables. Pourtant, avec Windows 12 et son bouclier viral incorporé, je devrais être tranquille ! Il faut absolument que je l’envoie ce message. »

Très ennuyé, John Smith faillit perdre un flegme tout britannique devant le refus évident de la machine de coopérer. Dans son découragement, il jeta un regard au numéro du Times posé à côté de lui. Pourquoi suis-je encore abonné à la version papier de ce vénérable quotidien ? La réponse vint avec la question. Le journal était déposé à côté de la photo encadrée d’un homme en complet sombre, chapeau melon et parapluie : feu son père, dans les années cinquante. Tradition et modernité, en voilà un beau sujet à poser à des lycéens anglais. Mais il n’était pas question de sujet d’examen, il devait y arriver. Sans quoi, ce serait fichu : elle allait refuser tout net. John la connaissait comme une femme à l’organisation implacable, qui avait horreur de l’improvisation.

Il recala son ordinateur portable sur ses genoux. Puis essaya une dernière fois :
De : John Smith
A : Patricia Smith
Sujet : Ce soir
Serait-il possible de nous retrouver ce soir vers
Dammed it ! Voilà que ça bloquait encore. Tant pis pour ce message, il allait falloir recourir aux bonnes vielles méthodes d’antan. Pour le prendre ce rendez-vous. En attendant, il soupira, constata avec satisfaction que les draps avaient bien été changés par la femme de ménage, caressa d’une main distraite Churchill qui miaulait au pied du lit, se redressa contre son oreiller et se saisit du journal. Il titrait sur les soldes de chez Harrod’s. Après avoir fait la queue pendant des heures sous une pluie de déluge, des clientes en furie s’étaient battues pour acheter les derniers Christmas puddings. Quelle horreur ! Jusqu’où pouvait aller la sauvagerie ? On se croirait sur le Continent.

Au bout d’un moment ses yeux se mirent à piquer. Il replia soigneusement le journal, se donnant ainsi le temps de puiser un peu de courage au plus profond de son être. Avec beaucoup de précautions et de politesse, il allongea lentement une main vers son épouse, étendue auprès de lui et qui tapait fébrilement sur le clavier de sa propre machine. Sous le brutal effet de cette proposition indécente, le visage prit la couleur de la sauce à la menthe et se tourna une seconde vers son mari :
« Non, John : pas ce soir. N’avez-vous pas reçu mon e-mail ? »