Thèse, antithèse…

La nuit est tombée. Julie baille. Elle se gratte la tête, examine la pointe de ses mèches pour vérifier qu’elles ne sont pas fourchues.
- Maman, rends-moi mon ordinateur ! Je n’arrive pas à travailler avec un crayon et du papier.
- Pour que t’ailles voir les sites de rencontres sur Internet ? Jamais de la vie ! D’ailleurs je n’en avais pas besoin d’ordinateur, moi, à ton âge.
- Ah ! Ah ! Ca n’existait pas. Et puis pour préparer un CAP de coiffeuse !
- Et alors, tu crois qu’il tombe du ciel ton argent de poche ? Comment tu pourrais t’acheter toutes tes chaussures si je gagnais pas ma vie ? C’est pas avec la pension alimentaire que me donne ton père… quand il l’oublie pas !
- Tu pourrais rallumer la télé : c’est l’heure des « Feux de la passion ».
- Pas question. Déjà que t’arrives pas à te concentrer.
Soupir de l’ado. Elle jette un œil de biais vers sa génitrice. Volontairement privée de son émission habituelle, Yvette a extrait un exemplaire d’une pile de « Voilà » auquel elle est abonnée depuis des années… Julie fixe maintenant la feuille blanche. D’un feutre laborieux, elle trace lentement le sujet de la dissertation :
Sujet : thèse, antithèse
Ah, ce Schopenhauer, il aurait mieux fait de rester couché, ce foutu mec plutôt que de dégoiser sur des sujets pas possibles. Quel intérêt ces conneries ? Oui à part d’emmerder les élèves de terminale ? Tiens, j’aurais dû faire un bac pro. Pas besoin de savoir ce qu’a dit Schopenhauer pour couper les tifs.
Sujet : thèse, antithèse
Selon Schopenhauer la thèse et l’antithèse…
Epuisée par cet effort, Julie enroule autour de son index droit une mèche d’une blondeur qui ne doit rien à la nature mais tout à l’Oréal et lève le nez vers Yvette. Celle-ci s’est arrêtée de feuilleter son magazine pour lire un article en fronçant les sourcils. Sur la page de droite la jeune martyre distingue la photo d’une glorieuse nudité dont, non seulement le fessier, mais encore les protubérances mammaires ne semblent pas soumis à la loi universelle de la pesanteur. Par réflexe, Julie abaisse son regard vers une poitrine de laquelle les hormones adolescentes n’ont toujours pas favorisé le développement. Ses copains de lycée l’ont même surnommée « la planche ». Mortifiée à cette pensée, elle jette de nouveau un œil vers la Vénus de « Voilà ».
Immédiatement le feutre se met à tracer à toute vitesse son sillon noir sur le champ blanc de la feuille. En moins de temps qu’il n’en faut aux protagonistes des « Feux de la passion » pour tomber amoureux, Julie a labouré son terrain A4. Ses muscles zygomatiques se tendent à l’extrême. D’un bond elle est près de sa mère.
- Tiens maman, lis ça !
Sujet : thèse, antithèse
Selon Schopenhauer la thèse et l’antithèse…
Etc., etc., etc. …
Conclusion : Schopenhauer avait raison de toujours parler du trio : thèse, antithèse, prothèse.
Le magazine et la feuille tombèrent ensemble sur la moquette, cette dernière cachant pudiquement les excessives rondeurs artificielles.