Station Opéra

Comme tous les matins à huit heures, c’est la bousculade. Je joue des coudes pour monter dans le métro. Comme d’habitude, le conducteur n’arrive pas à fermer les portes bloquées par la foule. J’imagine un chausse-pieds géant qui pourrait faire entrer cette masse compacte dans ce wagon-chaussure. Autant essayer d’insérer mon quarante cinq fillette dans un escarpin à talon aiguille !

Opéra ! Il faut m’extraire de l’escarpin. Pardon ! Pardon !! Excusez-moi !!! Je ne peux m’empêcher de bousculer quelques zombies endormis au passage. Ouf, je suis sur le quai. Maintenant direction Gallieni. La ligne numéro trois. Ca va, je ne suis pas en retard. Enfin, pas plus que d’habitude. Ce trajet, je le connais par cœur. Depuis huit ans que je le pratique. Tiens, je pourrais faire ce changement les yeux fermés. Les yeux fermés ? Chiche ! Je ferme les yeux en marchant le long du mur. Je suis dans le bon sens. Le courant me porte.

Merde ! Qu’est-ce qui se passe ? Automatiquement, j’ai ouvert les yeux. J’ai failli marcher sur un gros tas de chiffons. Mais non, c’est plutôt une créature toute repliée sur elle-même. Elle a dû avoir peur en me voyant arriver en aveugle. Je murmure un vague : « Désolé ! ». Ses yeux noirs me regardent, suppliants, pendant que sa main me tend une sébile. Je m’éloigne dans le courant, rasant le mur constellé d’affiches publicitaires. Quand même, j’ai failli lui marcher dessus, elle mérite bien une pièce. Je n’en serai pas plus pauvre et elle pourra manger. Demi-tour. Le saumon en complet veston remonte le courant. J’arrive devant la tzigane. « Donne, donne, missier ! » Pendant que je fouille dans mes poches, je m’aperçois qu’elle tient un enfant sur ses genoux. On dirait une fillette endormie. Bon sang, ça je ne peux pas supporter : il paraît qu’ils droguent les enfants pour les faire tenir tranquille. Et cet air putride du métropolitain qu’ils leur font respirer à longueur de journées ! Quelle cruauté ! Révolté, je tourne les talons. Je fais quelques pas en aval. Une jolie femme me fait un signe. C’est une affiche du Club Med. Elle ne pourra jamais se le payer, elle, le Club Med au Seychelles. Et même, aura-t-elle à manger ce soir ? Je pivote de nouveau sur mes talons. Pardon madame ! Il me faut toute ma nouvelle détermination pour affronter le flot compact qui s’écoule de l’amont. Je remarque que la vague humaine fait semblant de ne pas voir la Bohémienne mais laisse un grand espace : peur d’attraper des miasmes roumains ? Je suis de nouveau devant elle. Je cherche cette fichue pièce dans les multiples poches de ma veste. Etonnée, la gitane m’offre son regard profond en même temps que son gobelet. Une pensée me traverse l’esprit : et si je lui donne quelque chose, est-ce que ça ne va pas en attirer d’autres ? Des centaines, des milliers, des dizaines de millers peut-être ? Elle va leur dire de tous venir en France, que les Français, les Parisiens sont très généreux, qu’avec la sécurité sociale, la CMU, le RMI, non pardon le RSA, les Restos du cœur, le Secours Populaire, ATD Quart Monde, on peut vivre dix fois mieux qu’à Bucarest. En une seconde, ce ne sont plus des voyageurs pressés qui me bousculent mais une horde sauvage de Roms qui m’agresse. Au secours ! Je me plaque contre le mur. Juste à temps ! Les chevaux au grand galop et la roulotte m’ont frôlé. Je m’enfuie à toutes jambes, poursuivi par la tribu déchaînée qui hurle : « Donne-nous l’argent ! Donne-nous ! Donne ! ». Une femme a mis sa roulotte en travers et me bloque le passage. Mon Dieu je suis perdu.

C’est là que je me suis réveillé, tout en sueur : ça m’apprendra à trop boire après avoir vu hier soir Carmen à l’opéra. L’opéra Garnier, bien sûr, pas la station de métro…