Les temps changent

Mignonne, allons voir si la rose,
Qui ce matin avait éclose

Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.

- Et je signe Pierre de Ronsard. Alors qu’en pensez-vous : j’attends vos critiques et vos louanges même !
- Tu me l’avais déjà lu Ronsard et je t’ai déjà dit ce que j’en pensais.
- Oui, oui, je sais, mais toi, Du Bellay, ce poème te plaît-il ? Il vaut bien ton « Heureux qui comme Ulysse… », non ?
- Moi, aujourd’hui, je trouve que l’alexandrin, c’est trop long. Douze pieds, c’est beaucoup.
- C’est vrai Ronsard, tu t’en rends bien compte : le sonnet n’est plus à la mode. On en a trop entendu, ça fait vieux jeu.
- Moi aussi, je suis d’accord : plus de sonnet. Et tu devrais essayer l’octosyllabe.
- Oui, oui, Du Bellay a raison, tu en as déjà écrit de très bons. J’aime bien ton :
Amelette ronsardelette, doucelette,
Très chère hôtesse de mon corps…
- Hum, ça c’est mon épitaphe, je trouve que tu m’enterres un peu vite.
- Ne le prends pas mal, Pierre, je ne voulais pas te vexer, mais c’est vrai que notre seizième siècle sera celui de la vitesse : il faut faire bref, les nobles de la cour n’ont plus le temps de nous écouter. Ils ont tellement d’autres choses à faire.
- Très vrai ça ! Nous ne sommes plus au temps des troubadours, avec leurs complaintes d’amour qui n’en finissaient pas. Non seulement les tournois mais même les guerres deviennent plus courtes, car le roi finit par s’y ennuyer.
- En plus, désolé de te le dire Pierre, mais cette façon de conter fleurette, que c’est démodé !
- En somme mes amis, de mon poème, vous n’aimez ni la forme, ni le fond.
- Ne te fâche pas Ronsard. Je pense seulement qu’il faudrait te renouveler, écrire des choses moins mièvres.
- Tout à fait d’accord avec Jean, surtout si tu veux continuer à être pensionné par le Roi comme poète de la cour.
- Tu dois aussi penser à notre groupe : la Pléiade. Nous sommes les étoiles d’une constellation qui doit continuer à briller au firmament du premier des arts : la Poésie.
- Bon, bon ! Alors, selon vous, mes amis, il faut faire court. Court et fort !
- Là-dessus, nous sommes tous bien d’accord, Pierre. Parlons de l’amour, mais sans les petites fleurs, sans les mièvreries. Louise Labé n’a pas peur des mots. J’aime beaucoup son poème très sensuel. Le connais-tu ?
Baise m’encor, rebaise-moi et baise :
Donne-m’en un de tes plus savoureux,
Donne-m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

Certains disent que c’est de ce jour que Pierre de Ronsard cessa d’écrire.