La cerise

Pas un souffle ne vient troubler le repos de la nature. L’exubérant mois de mai a été chassé par la chaleur de juin. Le château et son parc s’alanguissent aux heures où le dieu Soleil fait flèche de tous ses rayons. Au septentrion du parc se tient le verger. La plupart des arbres sont encore piquetés de fleurs. Seul le grand cerisier exhibe fièrement les premiers fruits de ce généreux printemps.

La femme est étendue sur une chaise longue, à l’endroit précis où l’ombre de la ramure cède la place au vert de la pelouse. Le jeune homme lit à haute voix un conte à deux jeunes enfants.
- Les enfants, vous fatiguez votre précepteur. Pourquoi n’iriez-vous pas jouer au croquet dans le parc ?
A ces mots, les petits s’égayent comme des canaris à qui on a ouvert la cage. Voilà le moment se dit le jeune homme, peut-être cette occasion ne se représentera-t-elle jamais plus.
- Madame, vous plairait-il de goûter quelques fruits de l’arbre qui nous protège si bien du soleil ?
La maîtresse des lieux relève le bord de son chapeau de paille, pour mieux observer le précepteur.
- Bien volontiers, Monsieur, si vous avez l’obligeance de m’en cueillir.
Il se relève en secouant sa redingote, se dresse sur la pointe des pieds pour dépouiller l’arbre d’un menu larcin. Toutefois son geste se fait hésitant, sa main tremble légèrement.
- N’importe lesquelles feront l’affaire !
Sa voix lui semble plus douce que d’habitude. Faut-il y voir un signe d’encouragement ? Comment cette femme si parfaite a-t-elle pu épouser son rustaud de mari ? se demande-t-il. La rougeur qui lui monte au visage n’est pas due à la touffeur ambiante. Plus il essaye de la réfréner, plus celle-ci s’accentue.
- Vous devriez quitter votre habit, vous paraissez encore plus rouge que ces jolis fruits !
Sans rien répondre, de peur de balbutier une quelconque banalité, il se force à s’asseoir au pied de la châtelaine dont la main droite frôle avec indolence l’herbe de la pelouse. C’est maintenant, c’est maintenant, si je n’ose pas je ne suis pas un homme ! De sa position inférieure, le jeune précepteur tend les cerises. Il lui semble, (mais est-ce prendre son désir pour la réalité ?) que la main qui les prend s’attarde une seconde au contact de la sienne.
Encouragé, il ne doute plus de son succès. Je dois la lui saisir quand elle retombera, après avoir mangé les cerises. Si je sais gagner sa main, je saurais gagner le reste.

Madame de R. porte le fruit à une bouche dont aucune ride n’est encore venue altérer la beauté. Sa main si délicate retombe lentement, d’un mouvement que le jeune homme suit des yeux avec une intense passion. La grâce du geste fait tomber ses dernières hésitations. Il se saisit des doigts fuselés, et les presse avec fougue.

- Aie !!!…
Brutalement, la main se retire.
Elle s’est portée sur la bouche, cachant des lèvres qui expriment la douleur.
- Excusez-moi, Monsieur, mais j’ai une dent qui s’est cassée sur le noyau de cette cerise.
Et appelant à pleine voix :
- Venez les enfants, nous rentrons au château.

C’est ainsi qu’à cause d’un noyau de cerise et d’une mauvaise dent, Julien Sorel ne devint pas l’amant de Madame de Rénal et évita ainsi la guillotine. Aucun destin n’est donc écrit d’avance quand la boule de la fortune peut choisir le rouge du succès plutôt que le noir de la mort.