L’enlèvement

- Nadine, tu as vu où ce taxi pourri nous emmène ? Le panneau indiquait Providencia à droite et il a tourné à gauche. Nadine abaissa sa vitre. Une bouffée d’été austral mélangée à des senteurs de quartiers indigents envahit la voiture. Au dehors, c’était l’heure où il devenait difficile de se faire une idée précise du paysage. Mais on pouvait quand même deviner que ce n’étaient pas les odeurs de gazon humide provenant des riches pelouses du quartier de Providencia, le quartier chic du très chic barrio alto, que les deux femmes respiraient, mais des effluves de déchets pourrissants, répandus généreusement tant sur les trottoirs que sur la chaussée et que les roues du taxi écrasaient sans aucun ménagement.

- Tu crois maman… tu crois qu’il nous emmènerait – la jeune femme avait du mal à formuler sa pensée – ailleurs qu’à notre hôtel ?
- Ce n’est pas du tout le chemin normal chuchota Maryse. On devrait déjà être arrivées depuis longtemps.
- Tu peux parler plus fort, maman, il ne comprend pas le français.
- Non ! On ne sait jamais. Quelquefois, ils font semblant, pour mieux rouler les touristes. As-tu vu que tout à l’heure, il allait pour prendre l’Avenue de l’Indépendance, mais quand il a aperçu le groupe de policiers qui contrôlait des voitures, il a brusquement changé de direction ? Et qu’il nous a emmenées sur des voies mêmes pas goudronnées, pleines d’ornières, de ces quartiers pourris ! Ma fille, c’est plus que bizarre tout ça. Tu ne trouves pas qu’il a l’air louche ? J’ai l’impression qu’il n’arrête pas de nous regarder, dans le rétroviseur.
- C’est vrai qu’avec sa tête chauve et ses favoris, on pourrait lui trouver une gueule de bandit de grands chemins J’ai lu dans le guide qu’il fallait faire très attention : ici à Santiago, il y a des gangs organisés qui détroussent les touristes, avec la complicité des chauffeurs de taxi.

Un éclair hachura le bitume de la nuit. Un orage se préparait. Pendant une seconde, les deux femmes purent constater que la voiture était arrivée dans une zone de périphérie, ni ville ni campagne, en plein au milieu de nulle part. Le taxi ralentissait de plus en plus. La tête aux favoris tournait à droite et à gauche, semblant chercher quelque chose ou quelqu’un. Finalement, la vielle Ford s’arrêta dans un dernier spasme et le chauffeur se pencha sur une carte.
Maryse voulut ouvrir sa portière, mais celle-ci était bloquée.
- Ma fille, je suis sûre que c’est un traquenard : il a rendez-vous avec ses acolytes pour nous dévaliser.
- Calme-toi maman !
Nadine aurait voulu paraître sereine pour rassurer sa mère, mais, n’y arrivant pas vraiment, elle décida que le meilleur moyen de dominer sa peur était l’action. Avec toute la décision dont elle était capable, elle effleura l’épaule du chauffeur et, dans son plus bel espagnol, posa la question qui, depuis une demi-heure leur bloquait la gorge.

- Hombre ! Qu’est-ce qui se passe ? Ce n’est pas du tout l’itinéraire pour Providencia. Si vous ne reprenez pas la bonne direction, j’appelle la police.
Tout en parlant, elle lui montrait son téléphone portable.
- Non ! Pas la police señorita, surtout pas la police. Je vous promets qu’il n’y a pas de problème.
Voulant exploiter son avantage, la jeune femme insista.
- Expliquez-vous ou j’appelle immédiatement !
Mais alors qu’elle faisait mine de taper le numéro, le chauffeur se retourna tel un chat, et s’empara de l’appareil. Les deux femmes, abasourdies, se renfoncèrent dans les vieux sièges, comme si elles avaient voulu disparaître à la vue de l’agresseur.
- Il doit attendre ses complices, j’ai peur, articula Maryse avec peine.
- Mesdames, restez calmes : il ne vous arrivera rien.
- Je ne vous crois pas dit Maryse en espagnol, vous êtes une crapule. Si je comprends bien, nous sommes vos otages…
En parlant, Nadine observait les grosses mains couvertes d’une toison noire, qui tenaient, bien serrées, son téléphone, des mains d’étrangleurs. Il n’avait même pas besoin de complices : elles étaient bel et bien à sa merci. L’esprit de Maryse était lui aussi en ébullition : et si c’était pour les violer ? Brusquement, la jeune femme, sortit du trou qu’elle avait creusé dans son siège et se jeta en avant.
- Je veux savoir ! Dites-nous pourquoi nous sommes là dans ce coin perdu, si loin de Providencia. Où sont vos complices ? Qu’allez-vous faire de nous ? Oui, je veux savoir.
La tête chauve aux favoris se tourna vers les deux femmes. Un grand éclat de rire fit pendant au grondement de l’orage.
- J’ai seulement voulu éviter les contrôles de police du centre-ville. Vous avez vu l’état de mon taxi : je risque une très grosse amende, surtout à cause de mes p…
Le tonnerre effaça la fin du mot. Et comme la vieille Ford redémarrait en hoquetant, un éclair flasha ses pneus usés jusqu’à la corde.