L’aveu

Moi Commissaire des Gardes verts de la République, certifie écrire ce texte sur du papier recyclé et que les cartouches de mon imprimante ont été rechargées en encre biodégradable.

Il y a maintenant un an qu’Eva Mabelle a été élue Présidente de la République. Je me souviens de ce grand jour. Ah, la joie débordante du peuple ! Ah, ce défilé de la Place Verte (anciennement place de la Bastille) à la Place du Développement durable (anciennement Place de la République) ! Et c’est dès le lendemain qu’elle a institué le corps des Commissaires à l’Ecologie. J’ai la chance d’en faire partie. Mais je dois avouer que c’est un sacerdoce. Oui, car tous les éco-citoyens ne se conduisent pas encore comme ils le devraient. Loin de là ! Pas plus tard que la semaine dernière, deux de mes Gardes verts en patrouille ont arrêté un criminel. Je l’ai mis en cellule. Sans nourriture. Sauf du veau aux hormones et du maïs transgénique américains. Il a craqué. J’ai ses aveux complets sous les yeux. Les voici. Puissent-ils servir à éclairer les éco-citoyens d’aujourd’hui et à renforcer la vigilance de nos Gardes verts.

« Je soussigné Pierre Lebon descendant de l’inventeur de l’éclairage public,
m’accuse de l’éco-crime suivant. Il était huit heures du soir. Ma compagne préparait notre dîner végétarien à base de légumes que nous faisons pousser sur notre balcon. Notre fille Jacinthe révisait sa leçon pour le lendemain en lisant le livre : « La vie exemplaire d’Eva Mabelle ». C’est à ce moment que, poussé par une impulsion anti citoyenne, je suis sorti.

En ce mois de décembre, tout était sombre dans la Cité du Commerce équitable. Ce n’est que quelques jours avant la Fête d’Eva (qui correspond au solstice d’hiver) que les éclairages publics seraient mis en fonction. J’ai jeté un regard sur notre immeuble. Noir comme la nuit. Je me suis souvenu de la conduite irresponsable de ses habitants quand chacun s’éclairait autant qu’il le voulait. Surtout à l’approche de Noël. Toutes ces rues, toutes ces vitrines qui vomissaient leur lumière. Quel gaspillage éhonté ! Quelle débauche irresponsable ! Quels crimes contre notre planète ! J’ai pris ma bicyclette et j’ai pédalé jusqu’à la Cité de la Vie verte. « On » m’avait signalé que je pouvais trouver ce que je cherchais. Je me suis approché des conteneurs de tri sélectif. Derrière celui des couche-culottes recyclables, j’ai distingué une ombre. L’individu s’est signalé par trois éclats brefs d’une lampe torche interdite. C’était le signe de reconnaissance. Oui le signe des anti-citoyens de la Voie Illuminée. En m’approchant, j’ai pu voir que le visage de l’homme était caché par un foulard. Il tenait à la main l’objet de mes recherches.
- Salut et lumière ! Je viens de la part de « qui vous savez ».
- As-tu l’argent ? Je n’accepte que des billets verts.
- Voici les dollars.
Juste au moment où il me remettait le paquet, vos Gardes verts m’ont arrêté. Mais je crois que le terroriste a réussi à s’enfuir. J’espère bien que vous l’arrêterez.

Le seul argument que je peux avancer pour ma défense n’est pas le fait que ma compagne a du mal à cuisiner dans cette ambiance où chaque Lux est un vrai luxe, mais que notre Jacinthe, qui est très myope, s’épuise la vue à lire les petits caractères (économie de papier oblige) des mémoires d’Eva Mabelle. »



C’est sur cette pauvre justification que se termine la déposition du prévenu. Tout est donc prêt pour l’éco-procès et surtout l’objet du délit que je vais faire mettre sous bonne garde. Il ne faudrait surtout pas qu’elle disparaisse cette ampoule à incandescence.