Gris bleu

- Des vacances en Hollande, dans ce pays où tout est gris ? Et en avril ? Tu n’es pas fou ? C’est un coup à attraper la mort ! En plus ils parlent une langue qui n’en est même pas une, c’est une maladie de la gorge, d’ailleurs c’est eux-mêmes qui le disent. Laisse-moi réfléchir.
Malgré l’évident manque d’enthousiasme de mon épouse pour m’accompagner, j’étais décidé à les connaître enfin, ces pays que l’on dit « bas », pays de mon grand père maternel.

Effectivement, question climat, ce n’était vraiment pas Acapulco. Le ciel avait rejoint le niveau de la mer. En plus ce froid de loup ! Il faisait huit degrés à midi et encore, quand le soleil daignait jeter un rayon sur le paysage. Je n’avais pas prévu l’équipement adéquat pour affronter un tel climat. Désespérément, j’ai cherché à acheter des gants dans tous les magasins de vêtements de Hollande. Sans aucune réussite, puisque, dans les vitrines, ce n’étaient non pas les filles de joie, mais les maillots de bain qui essayaient d’aguicher les acheteurs. Des maillots de bain quand, la nuit, on entendait le froid fendre les pierres ! Mon moral était au niveau des polders et je regrettais de ne pas avoir écouté ma femme.

C’était la ville natale de mon grand-père. Une petite ville dont le nom commence par un Z. D’habitude ces gros bourgs, tout de briques vêtus, offraient une bonne protection contre les lames du vent. Mais ce jour là, tout semblait calme et serein. L’étang de Z. déployait ses nappes d’eau en de subtils camaïeux de gris qui me faisaient regretter de n’être pas aquarelliste. Les nuages se dédoublaient avec nonchalance sur la surface liquide et seules de petites risées lançaient leurs ondes à la rencontre des reflets. J’étais resté un long moment au bord de l’eau pour fixer sur le disque dur de ma mémoire ce spectacle si harmonieux. A ce moment précis je ne savais pas que j’allais passer, en une fraction de seconde, du gris serein au bleu électrique.

Il n’y avait aucun touriste à l’Office de Tourisme de Z. Personne sauf une employée derrière le comptoir… Avez-vous déjà ressenti l’effet d’un courant de 220 volts ? Et bien c’est exactement ce que j’ai éprouvé à ce moment précis où ses yeux d’un bleu si intense se sont posés sur moi. Jamais je n’aurais cru qu’une telle fulgurance fût possible. A la seconde où nos regards se sont percutés, j’ai éprouvé un délicieux « court-jus » dans tout le corps. Ils sont si rares ces moments où vous avez la certitude que votre commotion est instantanément partagée. Toujours sous le choc, je réussis à articuler :
- Guten morjen.
- Bonjour... Que.. que faut-il faire pour vous ?
Electrocuté ! Toutes mes idées envolées ! Je restais stupide ! Statufié comme la femme de Loth dans la Bible ! Tic, tac, tic, tac, tic... A part l’horloge de l’Office, silence total. D’habitude, je finis par baisser les yeux quand on me regarde en face. Mais cette fois je soutins l’azur de ses yeux qui me transperçaient le cœur. Mon pouls avait passé la cinquième. La transpiration montait à la surface de ma peau comme la marée dans les polders. Cependant, j’arrivai à lui décocher un sourire. Elle me le renvoya aussi vite et fidèle que l’étang renvoyait le reflet des stratus. Mais à part ces quelques muscles de nos visages, aucun mouvement ne dérangeait l’union de notre couple improvisé.
- Avez-vous un plan de la ville ?
- Sûrement. Voici un !
Avec beaucoup d’effort et de maladresse, je réussis à avancer jusqu’au comptoir. Etait-ce une impression ou sa main a-t-elle vraiment frôlé la mienne ? Secondes d’ivresse ! Communion des yeux et des âmes. Instantanéité du désir. Fugace érotisme d’un moment condamné.
- François, qu’est-ce que tu fabriques ? Ça fait une éternité que je t’attends !
En un éclair ma femme avait pulvérisé cet instant parfait aussi efficacement que la bombe atomique, la ville d’Hiroshima.