Concile à bulle

- Je soutiens que nos fidèles sont maintenant prêts pour cette évolution. Je dirais même qu’ils la souhaitent. Le vingt et unième siècle est déjà bien entamé, nous ne pouvons quand même pas garder les mêmes règles de vie pour nos prêtres que celles adoptées sous Constantin, il y a quelques seize siècles !
Le ton, aussi bien que les propos d’Avemaria, étaient catégoriques. Ayant terminé son intervention, l’homme en rouge se rassit pesamment. La couleur de son visage était à l’unisson de son habit. Bien sûr que la chaleur de la discussion y était pour quelque chose. Cependant l’excellent Châteauneuf du pape, absorbé sans trop de modération au déjeuner, devait y contribuer.
En réponse, le cardinal Cantalamessa se déplia, raide comme la justice divine :
- Mes frères, ne nous y trompons pas : c’est une décision très grave que nous avons à prendre. Nous en débattons depuis des jours. Aucun de nous ne doit être mu par des raisons qui résulteraient de sa propre situation. Seul le souffle de l’Esprit Saint doit nous inspirer, telles les langues de feu descendues sur les apôtres à l’occasion de la Pentecôte.
Sursum corda ! (1), ajouta-t-il en se rasseyant pour plonger son visage émacié dans son missel. Pendant son intervention, il avait crucifié du regard son collègue, le bienveillant Silvio Avemaria.
- Ad majorem Dei gloriam (2), murmura ce dernier, tout en égrenant son chapelet sur lequel tombaient des gouttes de sueur.
Il avait quand même parlé assez fort pour que ses collègues proches l’entendent. C’est le moment que choisit l’homme en blanc pour intervenir.
- Il n’est que temps, mes frères, de cesser ces enfantillages, indignes de cette assemblée. N’oublions pas que le monde entier Urbi et orbi (3) attend notre décision : elle n’a que trop tardé. La question de fond est : devons-nous nous adapter à l’évolution de la société laïque actuelle, ou au contraire montrer un exemple d’intangibilité comme sont éternels les dix commandements remis par le Très Haut à Moïse, sur le mont Sinaï ?
Silvio Avemaria se leva avec difficulté et se tournant vers le Saint Père, demanda la parole.
- Très Saint Père, je voudrais jeter tout mon poids (rires dans l’assemblée) dans ce débat crucial, n’oublions pas mes frères que « crucial » vient de « crux », la croix…
- Abrégez, mon Fils, nous ne sommes pas ici pour un cours d’étymologie ! Il devient de la plus haute urgence de nous décider.
- Saint Père, pardonnez à votre très humble serviteur. Je voulais porter à la connaissance de cette vénérable assemblée les drames que vivent quotidiennement, dans leur chair, de nombreux prêtres de mes diocèses. Leur situation devient intenable. Ils invoquent la bulle Libertas hominis (4) sur le sacrement de mariage, bulle qui…
Seul un léger ronflement du Très Saint Père répondit à la longue péroraison du cardinal. L’âge et l’excellent déjeuner avaient eu raison de l’attention du Souverain Pontife.
……………
Le jour déclinait sur la cité du Vatican. Le concile devait se séparer le soir même. C’est dans ces moments ultimes que l’Esprit Saint descendit sur l’assemblée. A la suite d’une suggestion de Son Excellence Buonavita, le Saint Père se fit apporter une hostie. Après l’avoir bénie, il marqua une des deux faces du signe de la croix à l’aide de son pectoral. Quand l’objet sacré, après s’être un instant envolé vers Dieu, retomba sur le tapis rouge, le Pape proclama enfin le jugement divin.

C’est ainsi que, rattrapant le retard de l’Eglise sur l’évolution accélérée de la société, Pie XIII, par une bulle de l’an de grâce 2025, autorisa le… divorce des prêtres.

(1) Elevons nos cœurs
(2) Pour la plus grande gloire de Dieu
(3) Dans la Ville et dans le monde
(4) Liberté de l’homme