Aïcha

- Je suis bien chez Monsieur Monvoisin, rue des Ursulines à Saint Germain en Laye ?
Ah, cet accent étranger, c’est encore une Aïcha qui appelle de Casablanca. J’en ai marre. J’en reçois maintenant deux ou trois fois par jour de ces coups de fil. Zut de zut ! Je les envoie tous promener avec ma blague imparable :
- Non, ici c’est la boucherie Sanzos.
- Ah, monsieur, moi aussi j’ai lu Tintin dans mon enfance.
Mince, cette fois-ci ça ne marche pas. Pour une marocaine, elle est drôlement cultivée celle-là ! J’hésite une seconde, mais finalement, je ne raccroche pas.
- Vous êtes bien Monsieur Monvoisin ?
- Et vous, je suppose que vous êtes Aïcha Abdallah et que vous appelez depuis Casablanca pour me vendre vos merveilleuses fenêtres en PVC.
- C’est presque cela Monsieur Monvoisin, sauf que je suis à Rabat.
- En tous les cas, je vous félicite, votre accent est tout à fait correct.
- Je vous remercie Monsieur Monvoisin, mais j’ai eu une bourse pour faire mes études au lycée français. Votre maison a bien plus de vingt ans ?
- Bravo Aïcha, vous êtes drôlement bien renseignée !
- Et vous voulez faire des économies d’énergie…
- C’est vrai que quand je prépare mon couscous, une grande partie de la chaleur de la cuisson part à travers mes vielles fenêtres.
- Monsieur Monvoisin, je ne plaisante pas, la société Lonréchauffe produit des fenêtres en PVC qui…
C’est vrai qu’elle a une jolie voix. Juste avec cette petite pointe d’accent arabe. Ah, je pourrais l’écouter pendant des heures. Et puis cette maîtrise de notre langue ! Sans parler du fait qu’elle connaît les aventures de Tintin. Par Allah, quelle culture ! Mais ça m’étonnerait beaucoup qu’elle ait lu toute la collection. J’imagine qu’elle est née et a grandi dans un village de l’Atlas où le ravitaillement se faisait à dos de chameau et où les rares corbeaux qui arrivent à survivre volent sur le dos pour ne pas être agressés par la misère. Oui, le genre de région où on voudrait mettre des lunettes teintées aux moutons pour qu’ils voient l’herbe verte. Pauvres gens ! C’est déjà formidable qu’elle ait appris à lire et qu’elle n’ait pas été mariée à douze ans à un Mohamed qui aurait déjà trois autres femmes vivant dans une pauvreté telle qu’elles ne pourraient cuisiner un semblant de tajine qu’une fois par mois.
- Vous avez lu Tintin au pays des Soviets ?
- Alors Monsieur Monvoisin, vous êtes déjà convaincu par tous les avantages des fenêtres Lonréchauffe ?… Peut être voulez-vous en discuter avec votre épouse ?
- J’ai perdu mon épouse, il y a trois ans…
- Je suis désolée…, vraiment.
- Vous pouvez. Surtout que je n’en avais qu’une, moi !!!!… Aïcha, vous m’êtes sympathique, vous pouvez me donner votre adresse à Rabat, que je vous envoie mon album de Tintin ? J’en ai plusieurs exemplaires.
- Et… et pour les fenêtres ?
- Je suis d’accord. Faites-moi un devis. Mais à condition que vous le lisiez, mon Tintin !
- … Bon, et bien puisque vous le voulez. Envoyez le moi au 14 rue au pain à Saint Germain en Laye, au nom d’Edith Lemaire.
- Edith Lemaire, rue au pain, vous m’avez roulé dans la farine !
- Désolée, mais vous avez remarqué que ma méthode a du bon pour accrocher les clients.
- Ça oui !!!… Vous…, vous faites quoi ce soir ?